Le potlatch expliqué par Jimmy Fallon et Brad Pitt

Le potlatch expliqué par Jimmy Fallon et Brad Pitt

“Cadeau, de la part de l’homme accoudé au bar.” Dans un sketch réalisé pour son émission “The Tonight Show” en septembre 2019, Jimmy Fallon se livre à une étrange compétition culinaire avec Brad Pitt. Les deux hommes sont assis dans un café, chacun de leur côté. L’acteur, alors en campagne pour les Oscars avec Once Upon a Time in Hollywood, lui offre un premier verre, sans raison apparente ; cadeau que l’animateur honorera en retour, en offrant un autre cocktail un peu plus gros.

Brad Pitt trempe ses lèvres, le remercie de loin, puis demande au serveur de lui apporter un présent plus imposant encore : un scorpion bawl et un steak, en reconnaissance de ce geste. Jimmy Fallon se sent contraint de répliquer avec une pyramide de crustacés, à laquelle Brad Pitt répondra par une montagne de chocolats, et ainsi de suite, une dizaine de fois, jusqu’à ce que le gentleman at the bar parte finalement comme un mufle, une fois les cuisines vides, sans payer l’addition.

Cette scène, dont le caractère humoristique frise l’absurde, rappelle une pratique sociale qui a bel et bien existé dans plusieurs sociétés premières. L’anthropologue français Marcel Mauss en décrit le principe dans son Essai sur le don (1923), sous le terme générique de “potlatch”. Le potlatch, mot issu de la langue des Améridiens chinooks (désormais éteinte), c’est cet échange de cadeaux entre clans ou tribus, qui comporte “un caractère volontaire, apparemment libre et gratuit”, et qui est “cependant contraint et intéressé”.

Donner, recevoir, rendre

Le potlatch fait partie intégrante de la vie sociale de tribus vivant sur la côté Ouest de l’Amérique du Nord (les Tlingit et les Haïda, surtout). On retrouve aussi cette culture de l’échange-don ostentatoire en Polynésie et en Mélanésie, quoique sous une forme moins jusqu’au-boutiste.

Les échanges de cadeaux ont lieu lors d’événements spécifiques : mariage, succession, octroi de rangs militaires et sacerdotaux, célébration chamanique, rites de passage… Le potlatch répond à trois obligations : il faut donner, recevoir et rendre, mais pas n’importe comment. Le cadeau offert en retour doit être plus important que le cadeau initialement reçu (un peu comme s’il s’agissait d’un prêt avec intérêts), sous peine de vexer le donataire.

Cette logique aboutit à des situations ubuesques, au cours desquelles les tribus dilapident leurs richesses dans le seul but d’honorer la règle tacite. “Ainsi, on met à mort des esclaves, on brûle des huiles précieuses, on jette des cuivres à la mer, on met le feu à des maisons princières, raconte l’auteur. La consommation et la destruction y sont réellement sans bornes. Dans certains potlatchs, on doit dépenser tout ce que l’on a et ne rien garder. C’est à qui sera le plus riche et aussi le plus follement dépensier.”

“Transformer en obligés ceux qui vous ont obligés”

D’apparence généreuse, le potlatch répond donc à un “principe de rivalité et d’antagonisme” qui génère une “extraordinaire compétition” entre ces tribus relativement riches, installées entre Vancouver et l’Alaska. Marcel Mauss parle encore de “guerre de propriété” et de “lutte des richesses” pour qualifier cette coutume, qui a bien cours entre des clans amis et non ennemis.

Nulle part le prestige individuel d’un chef et le prestige de son clan ne sont plus liés à la dépense, et à l’exactitude à rendre usurairement les dons acceptés, de façon à transformer en obligés ceux qui vous ont obligés”, explique Marcel Mauss. Dépenser sa fortune permet de prouver que l’on en a, mais aussi que l’on n’a pas peur de la perdre. C’est donc une démonstration de force, et même une guerre symbolique qui en évite une autre, bien réelle cette fois. Car “refuser de donner, négliger d’inviter, comme refuse de prendre, équivaut à déclarer la guerre. C’est refuser l’alliance et la communion.”

Grotesque honneur

Rejouée par Jimmy Fallon et Brad Pitt, la scène prête à sourire. Et chez les Amérindiens ? Malgré un côté très cérémonieux, voire grave, le potlatch sait aussi faire rire ceux qui s’y prêtent, selon Marcel Mauss. “En s’affrontant ainsi, les chefs arrivent à se mettre dans des situations comiques, et sûrement senties comme telles. Comme dans l’ancienne Gaule ou en Germanie, comme en nos festins d’étudiants, de troupiers ou de paysans, on s’engage à avaler des quantités de vivres, à ‘faire honneur’ de façon grotesque à celui qui nous invite.”

En conclusion de son livre, l’anthropologue souligne que certaines de nos pratiques sociales font encore écho à ce schéma. La politesse ne souffre pas la demi-mesure : “Il faut rendre plus qu’on a reçu. La ‘tournée’ doit être toujours plus chère et plus grande.” D’hier à aujourd’hui, on retrouve donc l’importance du “mensonge social” pour créer du lien : on prend soin de se distinguer de l’autre tout en prétendant l’honorer. Toute l’ambiguïté du potlatch – et de la séquence entre Brad Pitt et Jimmy Fallon – réside dans ce paradoxe, peut-être inhérent (et nécessaire ?) à chaque société : “On fraternise et cependant on reste étranger.”

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