Les vertus émancipatrices des récits d’apocalypse

Les vertus émancipatrices des récits d’apocalypse

Elles portent une cape rouge, un bonnet amidonné blanc et l’avenir de l’humanité sur leurs épaules. Les “servantes écarlates” sont les héroïnes malheureuses du roman dystopique de Margaret Atwood, The Handmaid’s Tale, adapté en série en 2017. Dans un futur proche, la pollution de l’environnement a rendu la plupart des femmes infécondes. La République de Gilead, gouvernée par une secte qui a détruit les institutions américaines, a transformé les quelques femmes fertiles restantes en esclaves reproductrices pour assurer la survie de l’espèce. Parviendront-elles à se libérer ?

À l’image de cette vision apocalyptique du futur, où écologie et féminisme dialoguent, de plus en plus de fictions contemporaines imaginent une catastrophe planétaire : The Leftovers, The Walking Dead, Cosmopolis, La Route, Melancholia, L’Aveuglement… Dans Fabuler la fin du monde. La puissance critique des fictions d’apocalypse, Jean-Paul Engélibert, professeur de littérature comparée à Bordeaux-Montaigne, analyse les vertus insoupçonnées de ces histoires aux atours nihilistes. Sans proposer de “mode d’emploi” préemballé pour lutter contre le changement climatique, ces œuvres suscitent en réalité “des émotions, des idées et des désirs” nouveaux, permettant de montrer qu’un autre monde, radicalement différent, est possible.

L’énergie du désespoir

Bien que ces récits taisent parfois les causes de l’apocalypse, le lecteur-spectateur a vite fait d’établir un lien avec la destruction de l’environnement. Dès 1805, Jean-Baptiste Cousin de Grainville alertait sur la menace du progrès technique dans Le Dernier homme, premier récit d’apocalypse laïque, qui actait l’échec relatif de la Révolution française. En 1883, Didier de Chousy enfonçait le clou avec Ignis, récit cauchemardesque où les humains, gestionnaires de la “Compagnie de la débâcle universelle”, fracturaient la banquise de l’Arctique pour modifier le climat à volonté. Le GIEC et Greta Thunberg n’existaient pas encore, mais l’angoisse d’un emballement incontrôlable dû à l’industrialisation était déjà bien réelle.

“Les fictions de l’apocalypse sont imprégnées par l’anthropocène, écrit Jean-Paul Engélibert. Elles prolifèrent à mesure que la détérioration des milieux, sous l’emprise du capital, devient plus évidente.” Représenter la catastrophe absolue pour en prévenir la réalisation, voilà le pari commun de toutes ces œuvres, par ailleurs très différentes dans l’imagerie qu’elles déploient. Celles-ci ne portent pas un discours de vérité scientifique mais encouragent à l’action, pour conjurer la petite musique démoralisante du There Is No Alternative. Fidèles à l’étymologie du mot grec apokalupton, “révélation”, elles montrent que même après la catastrophe, l’histoire ne se termine jamais.

Bien plus, la fin des temps est toujours un recommencement, où la politique se révèle plus que jamais indispensable. Dans Malevil, de Robert Merle, une catastrophe nucléaire pousse les habitants d’un petit château à réinventer une société à petite échelle. Sécurité, répartition des tâches, gestion des désirs : les compagnons d’Emmanuel Comte inventent un “communisme agraire primitif” où l’unité du collectif devient la valeur suprême.

Dans MaddAddam, autre dystopie de Margaret Atwood, ce sont les membres d’une secte écologiste, les “Jardiniers de Dieu”, qui sèment les graines d’un nouveau modèle de société où les espèces animales et humaines vivront dans la concorde. “C’est la catastrophe qui mène à l’utopie, et non l’inverse”, insiste Jean-Paul Engélibert, qui rappelle que la première utopie littéraire, celle de Thomas More (1516), figurait déjà un monde apocalyptique pour mieux en proposer une alternative.

Renouer avec l’avenir

Le monde apocalyptique dont il est question dans ces univers à l’envers, ce n’est pas tant l’avenir que le présent. L’accélération technologique, l’omniprésence de l’information et la persistance du modèle capitaliste nous rendent prisonniers du ici-et-maintenant, ce que l’historien François Hartog dénonce sous le terme de “présentisme”. Or, en détruisant le futur, l’apocalypse entraîne le présent dans sa chute : “Le présent aboli, il n’exerce plus sa tyrannie”, explique Jean-Paul Engélibert. Dans L’Aveuglement, du prix Nobel de littérature portugais José Saramago, un pays entier est frappé de cécité. La catastrophe réalisée, la menace tétanisante de son avènement est ainsi dissipée. Un personnage se félicite : “Sans futur, c’est comme si le présent n’existait pas.” Tout est alors de nouveau possible.

Contrairement à l’Apocalypse du Nouveau testament, sa version contemporaine n’espère pas le salut, elle le craint. Ou plutôt, elle indique que le seul salut qui vaille, c’est de savoir qu’il n’y en a pas. Dans les quelques œuvres qui posent l’intrigue juste avant la catastrophe – et non après, comme Melancholia (Lars von Trier) ou 4h44 Dernier jour sur Terre (Abel Ferrara), la question centrale devient alors  : comment occuper ses derniers jours  ? Qu’est-ce qui donne un sens à l’existence  ?

Les deux films répondent par le même motif  : en édifiant un sanctuaire où protéger les siens. Les sœurs de Melancholia construisent une cabane où elles s’abritent en compagnie de l’enfant de l’une d’elles, tandis que le couple de New-Yorkais qui vit son dernier jour sur Terre s’enlace sur la dernière toile peinte par la femme. Certes, l’art et l’amour sont impuissants face au cataclysme ; mais dans le “délai” qu’est devenu notre présent, selon la formule du philosophe allemand Günther Anders, ce sont eux qu’il nous est proposé de chérir à l’infini.

Liberté et commencements

Qu’il n’y ait pas de salut ne signifie donc pas qu’il n’y ait pas d’espoir. Dans le roman La Route, de Cormac McCarthy, adapté au cinéma par John Hillcoat, un père conduit son enfant vers le Sud pour fuir l’hiver d’un monde dévasté par un cataclysme d’origine inconnue. De la même manière, d’autres enfants parcourent les fictions d’apocalypse ou surgissent au moment de leur dénouement, comme dans Melancholia, 2001  : l’Odyssée de l’espace ou Ghost in the Shell.

Pour Jean-Paul Engélibert, c’est le signe que “la lutte contre l’apocalypse commence avec l’affirmation que chaque être humain, par le fait même de naître, apporte du nouveau dans ce monde”. Hannah Arendt a bien montré la dimension miraculeuse de chaque naissance humaine, qui porte en elle la promesse d’une action inédite et donc d’un changement. “Le miracle de la liberté consiste dans ce pouvoir-commencer”, écrit-elle dans La Condition de l’homme moderne. Penser la fin, c’est donc aussi souligner que cette fin n’est toujours que le début d’autre chose.

Pour en savoir plus :

Jean-Paul Engélibert, Fabuler la fin du monde. La puissance critique des fictions d’apocalypse.

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