Grâce à Bachelard, j’ai compris pourquoi je n’aimais pas les films de Miyazaki

Grâce à Bachelard, j’ai compris pourquoi je n’aimais pas les films de Miyazaki

Quand je travaillais chez Konbini, j’ai constaté que les lecteurs avaient quelques chouchous à la rubrique cinéma. Il suffisait d’écrire un article sur eux, même mince, pour qu’il suscite un engouement exceptionnel. Parmi ces privilégiés, on trouvait (et trouve toujours, je suppose) le film La Haine, tout ce qui tourne autour de Quentin Tarantino, bien sûr, et, plus surprenant pour moi, les productions de Hayao Miyazaki.

Pourquoi “surprenant” ? Parce que, je dois le confesser : je n’ai jamais aimé les films de Miyazaki. Ou seulement un, Le Vent se lève, qui est le moins “miyazakien”, puisque c’est un film assez classique sur le désir humain de voler, désir innocent qui se dégrade en crime avec l’entrée en guerre du Japon, en 1941.

Un mix entre Jules Verne, le Club Dorothée et Waterworld

Qu’est-ce qui me déplaît chez Miyazaki ? Jusqu’à aujourd’hui, je n’arrivais pas à le comprendre précisément. Trop naïf, trop chargé, trop symbolique, trop satisfait de sa propre fantaisie… Regarder Le Voyage de Chihiro ou Ponyo sur la falaise s’est révélé une véritable épreuve. Un simple visionnage de la bande-annonce du Château dans le ciel m’épuise. J’y vois un ronflant mélange entre Jules Verne, le Club Dorothée et Waterworld (cet émouvant nanar avec Kevin Costner qui commence par : Kevin Costner en guenilles buvant de l’urine filtrée sur un bateau moyenâgeux).

Bref, je n’aime pas Miyazaki, mais je n’en retire aucune fierté non plus. Je trouve même ce vif désintérêt suspect. Au fond, Miyazaki aime les rêveurs et les inventeurs, il redessine des mythes, célèbre le foisonnement de l’inconscient, tente de faire rire avec poésie. Sur le papier, tout cela devrait me ravir. Alors, qu’est-ce qui cloche ?

“L’imagination est l’expérience même de l’ouverture”

C’est en lisant un texte de Bachelard que j’ai compris l’incompatibilité entre le cinéaste et moi. Il est tiré de son livre L’air et les songes. Essai sur l’imagination du mouvement (1943) – qui pourrait d’ailleurs constituer le titre d’un livre sur Miyazaki lui-même. Voici ce que le philosophe des sciences écrit :

On veut toujours que l’imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images. (…)

Le vocable fondamental qui correspond à l’imagination, ce n’est pas image, c’est imaginaire. Grâce à l’imaginaire, l’imagination est essentiellement ouverte, évasive. Elle est dans le psychisme humain l’expérience même de l’ouverture, de la nouveauté.

Inversement, une image qui quitte son principe imaginaire et qui se fixe dans une forme définitive prend peu à peu les caractères de la perception présente. Bientôt, au lieu de nous faire rêver et parler, elle nous fait agir. Autant dire qu’une image stable et achevée coupe les ailes à l’imagination.

C’est donc cela, le hic. Mon cerveau ne voit pas d’imaginaire chez Miyazaki, seulement des images. Ses mondes sont trop fermés à mes yeux, comme s’il ne me restait plus aucun espace pour y mettre du nouveau, de l’imprévu, du cocasse, à ma façon. Je ne fais que voir, je n’imagine rien.

Laisser planer le mystère

Du reste, le même phénomène se produit devant les scènes de rêves filmés, un motif cinématographique auquel je suis toujours réticente. D’un coup, ce qui est censé être merveilleux, magique, se rétrécit et “prend les caractères de la perception présente”, pour reprendre l’analyse de Bachelard. Je pense par exemple à La Science des rêves, de Michel Gondry, dont les visions hallucinées ont provoqué un réel agacement chez moi. Toutes les scènes me paraissaient “stables et achevées”, alors qu’elles auraient dû susciter un “dérèglement de tous les sens”, si l’on suit la lettre de Rimbaud.

D’où vient alors que j’aime, malgré tout, le surréalisme en peinture ? Peut-être du fait qu’une image fixe, sans narration ni voix ni personnages identifiés, laisse davantage respirer celui ou celle à qui elle s’offre. Paradoxalement, le mystère de l’image perdure car celle-ci reste indéfiniment elle-même : on peut l’interpréter à notre gré, la redécouvrir différemment à chaque fois. Au cinéma, la marge de manœuvre me semble plus réduite, pour ne pas dire inexistante dans les films où tout est codifié, pensé à l’avance, où l’imagination est comme programmée.

“Le Château des Pyrénées dans le ciel”, de Magritte.

Reste une question à laquelle je n’arrive pas à répondre : pourquoi la plupart des gens aiment-ils Miyazaki alors que moi, pas ? Pourquoi sont-ils, eux, sensibles à cette forme d’imagination (car je ne doute pas de leur sincérité) ? Peut-être que la réponse ne se trouve pas dans le champ de la philosophie mais de la psychanalyse… Et je ne suis pas sûre qu’une vie suffise à y répondre. Au fond, tant mieux ! Il est parfois important de savoir laisser planer le mystère.

> La référence à retenir :

BACHELARD Gaston, L‘air et les songes. Essai sur l’imagination du mouvement.

Glisser le livre dans ma bibliothèque.

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