Plaisir, amitié, cosmos… Timon et Pumbaa sont-ils les rois de l’épicurisme ?

Plaisir, amitié, cosmos… Timon et Pumbaa sont-ils les rois de l’épicurisme ?

Hakuna Matata ! Ces mots signifient que tu vivras ta vie sans aucun souci… Philosophie !” Cette sentence pleine de sagesse est l’une des paroles les plus connues des dessins animés Disney. Ses auteurs avisés sont les rois du désert Timon et Pumbaa, duo comique du Roi lion venu remonter le moral de Simba après que son père a été assassiné par l’oncle Scar, dans le vil but d’accéder au trône…

Timon et Pumbaa passent leur journée à manger des larves, à chanter dans leur oasis et, le soir, à converser sur la nature du cosmos, entre deux rots bien sonores. En somme, ils représentent un archétype, celui de l’épicurien, que l’on se figure habituellement sous les traits d’un gentil paresseux qui profite goulûment de la vie. À la place du célèbre Carpe Diem épicurien (“cueille le jour”, en latin), les deux compères proposeraient un mot d’ordre équivalent, Hakuna Matata (expression tirée du swahili “hakuna matatizo”, qui signifie “pas de souci”).

Alors, Timon et Pumbaa sont-ils deux épicuriens en bonne et due forme ? À l’occasion de la sortie du Roi lion en prises de vue réelles, le 17 juillet, petit passage en revue des thèmes développés par le philosophe grec Épicure et ses principaux disciples.

Sur le plaisir : oui, à une nuance près

On se souvient de cette scène d’initiation, peu après leur rencontre, au cours de laquelle Timon et Pumbaa apprennent à Simba à vivre comme eux. L’agenda de leur journée consiste à se goinfrer, raconter des blagues, flâner ou faire la sieste… Pas de doute, le but de la vie est pour eux le bonheur, un point c’est tout – et non d’autres valeurs, telles que la vertu, le devoir ou la recherche de la vérité. “Le plaisir est le principe et la fin de la vie bienheureuse”, écrit Épicure dans sa courte (mais capitale) Lettre à Ménécée, dans la droite ligne des préceptes de Timon et Pumbaa.

Mais s’il est bien une philosophie hédoniste, c’est-à-dire qui place le bonheur au centre de l’existence, l’épicurisme ne fait pas pour autant l’apologie de la jouissance illimitée. Le plus important, pour ses adeptes, est d’atteindre la tranquillité de l’âme (également dite “ataraxie”, soit effectivement : “Pas de souci” !) et pour ce faire, mieux vaut éviter les excès en tous genres : “Parmi les désirs, certains sont naturels et les autres vides, et parmi les naturels, certains sont nécessaires et pas les autres”, précise Épicure. Contrairement aux idées reçues, l’épicurisme défend ainsi une forme d’ascèse, de limitation des plaisirs.

Le plus important, dans cette philosophie, est donc de fuir la douleur, car “quand nous ne souffrons pas, nous n’avons plus besoin du plaisir”. Ensuite, selon les circonstances et la composition de chacun, la recherche du bonheur s’apparente à un calcul coût/avantage qui conduit à adopter un mode de vie sobre et frugal, où satisfaire ses besoins peut s’avérer suffisant. Car succomber au plaisir corporel sans soumettre ses attraits à l’exercice de la raison, cela risque toujours de conduire, à plus ou moins long terme, à une souffrance et un désordre intérieurs bien plus grands encore.

Sur l’amitié : complètement

Entre la mangouste, le phacochère et le lionceau, une amitié indéfectible s’installe très vite. L’amitié (appelée philia, en grec) est essentielle à la philosophie épicurienne, notamment car elle procure une forme immédiate de bonheur qui, contrairement aux passions amoureuses, est a priori durable. Pour Lucrèce, disciple romain d’Épicure et auteur du poème De la nature des choses, l’amitié est même comme un contrat social informel, plus fiable que les fragiles et instables lois humaines. Ainsi, lorsque Timon et Pumbaa sont priés d’appâter les hyènes en se déguisant en vahiné, ils honorent effectivement une des valeurs les plus essentielles pour les épicuriens.

Sur la politique : pas tout à fait

L’attachement porté à l’amitié va de pair avec un rejet des considérations politiques : la sphère privée importe davantage aux épicuriens que le domaine public. Sur ce point, Timon et Pumbaa sont raccord avec l’école philosophique du Jardin : “Je vais te dire, petit, c’est ça, la vraie vie. Pas de lois, pas de responsabilités”, fanfaronne Timon, en bon apôtre du farniente dépolitisé. Chez les épicuriens, cet évitement des affaires courantes se résume à une simple maxime : “Vis caché.” Timon se plaît d’ailleurs à railler “les macchabées de rois” dont Simba assure qu’ils vivent toujours dans le ciel, ce qui aura pour conséquence de froisser son ami, très accroché à cette superstition.

Il serait toutefois caricatural de réduire l’épicurisme à une forme maximale d’anarchie où aucune règle ne serait acceptée. Les épicuriens reconnaissent quand même l’idée de justice. Seulement, celle-ci ne préexiste pas aux lois, comme le pensent par exemple les théoriciens du droit naturel, mais son contenu peut varier selon les communautés. En somme, la justice est une tautologie : est juste ce qui est déclaré juste, sous la forme d’un contrat, ici et maintenant.

À ce titre, il est amusant de remarquer qu’un des ressorts comiques de Timon et Pumbaa est, parfois, de raconter tout et n’importe quoi. Alors même que les deux amis s’enorgueillissent de mépriser les institutions, ils se réjouissent malgré tout d’apprendre que Simba est un roi. Pumbaa, le premier, s’incline (“Votre majesté, je me consterne à vos pieds”), avant que Timon ne se montre à son tour royaliste : “Tu es le roi, et tu ne nous l’as jamais dit ?Roi ou pas je suis pareil. – Avec le pouvoir !” Adoration soudaine envers une tête couronnée qui se révèle bien peu épicurienne. Mais le personnage n’est pas à une contradiction près !

Sur le cosmos et la religion : Pumbaa prend l’avantage

Reste enfin un domaine fondamental de l’épicurisme, que notre vocabulaire courant passe sous silence : la science. Les épicuriens développent en effet un grand nombre de théories scientifiques dont certaines, assez visionnaires, trouvent encore un écho aujourd’hui. Par exemple, ils pensent (à juste titre) que le monde est composé d’atomes, qui forment des agrégats (nos “molécules”) et que le vide existe. Ils considèrent en outre que l’univers est infini et qu’il existe de même une infinité de galaxies, se démarquant ainsi des textes d’Aristote et de Platon, pour ne citer qu’eux.

En la matière, Pumbaa semble toutefois plus clairvoyant que Timon – comme c’est souvent le cas dans le film, au demeurant. Allongés par terre sous le ciel étoilé, les trois compagnons discutent de la nature du cosmos… De quoi peuvent bien être composées les étoiles qui brillent devant eux ? Pour Timon, c’est très simple, ce sont “des lucioles, Pumbaa. Un genre de vers qui restent collés sur cette espèce de machin bleu marine.” Le monde de Timon est donc fini, à l’inverse de celui décrit par Pumbaa et les épicuriens : “Je pensais que c’étaient des bulles de gaz qui brûlaient à des billions de kilomètres de nous.” Pas de quoi impressionner Timon, sûr de sa science, qui préfère se moquer : “Toi, à part le gaz, y a pas grand chose qui t’intéresse.”

Timon semble ici davantage en proie aux superstitions que Pumbaa. Or, la physique épicurienne vise précisément à débarrasser les humains des fausses croyances héritées de la religion. “C’est pas la peine que je me le demande. Je le sais” : cette phrase prononcée par Timon est tout sauf épicurienne. Le savoir scientifique doit délivrer les humains de deux choses : l’obéissance aux Dieux et la peur de la mort. C’est pourquoi les épicuriens assurent que l’âme est mortelle, comme le corps : il ne sert à rien de se faire du mouron inutilement. “La mort n’est rien pour nous”, selon Épicure, car nous ne sommes plus rien après elle.

Voilà pourquoi il ne faut pas se méprendre sur le mot d’ordre Carpe Diem (inventé par le poète latin Horace), davantage axé sur cette question de la temporalité que ne l’est Hakuna Matata. Cette sentence ne constitue pas une apologie de la jouissance irréfléchie, mais plutôt un appel à prendre en compte la finitude de l’existence et la brièveté de la vie. Il faut vivre pleinement, tout de suite, car la mort peut survenir à tout moment et il n’y a rien après. Philosophie matérialiste, qui ne croit pas en un au-delà, l’épicurisme nous conseille de profiter de la vie tant qu’il est encore temps. Car, n’en déplaise à Simba, nul ne se réincarne, après sa mort, en bulle de gaz qui brûle à des billions de kilomètres de nous.

Pour en savoir plus :

LONG et SEDLEY, Les Philosophes hellénistiques, Tome 1. Pyrrhon, L’épicurisme.

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