Que vient faire Platon dans Les Lignes de Wellington ?

Que vient faire Platon dans Les Lignes de Wellington ?

Un film de guerre sans combats, c’est rare. Mais un film de guerre sans combats et qui parle, en plus, de philosophie, c’est franchement inattendu. Voilà justement ce que propose Les Lignes de Wellington, long-métrage (2h30) de la Chilienne Valeria Sarmiento, qu’elle a réalisé en reprenant les préparatifs de feu son mari, Raoul Ruiz, mort en août 2011.

Ces Lignes nous content les déboires de troupes napoléoniennes parties à la conquête du Portugal en 1810 et qui se heurtent à l’armée des Britanniques (donc celle du général Wellington), alliés des Portugais. A travers les destins croisés d’une douzaine de personnages, Sarmiento dresse une sorte d’antiportrait de la guerre. Avec, en témoin décalé du récit, un homme de lettres portugais fuyant les Français, qui trimbale son cabinet d’études comme les soldats emportent leur paquetage. Ce savant prend sous son aile un petit sauvage muet, à qui il lit de temps à autre le Timée, de Platon. Mais pourquoi un tel choix ?

Le temps, “image mobile de l’éternité”

Une phrase du Timée, œuvre tardive de Platon, retient particulièrement notre attention : “Le temps est l’image mobile de l’éternité.” Pour lui, cela signifie que le réel est composé de deux volets distincts. Il y a d’une part “l’être éternel qui ne naît point” et d’autre part “celui qui naît toujours et n’existe jamais”. En somme, ce qui demeure et se dit au présent ; opposé à ce qui est changeant et se raconte au passé ou au futur (voici un commentaire de texte qui le résume bien).

Or, face à un récit, on est tenté de se demander : existe-t-il un cours des choses immuable ? ou les éléments reprennent-ils à chaque fois une forme nouvelle ? Si l’on appréhende les personnages comme des stigmates du temps, chacun semble alors renvoyer à une tranche de réalité bien définie : la connaissance (le savant), le narcissisme (Wellington), la passion (la jeune Clarissa Warren), la ruse (le marchand), la combativité (la veuve interprétée par Marisa Paredes), etc. Tous, à leur façon, sont des images mobiles de l’éternité. Le calque d’un dessin auquel nous n’avons jamais vraiment accès.

Il est d’ailleurs amusant de remarquer que cette jolie expression est reprise par Gilles Deleuze dans ses cours sur le cinéma. “Le temps ce n’est jamais qu’une dégradation, c’est une dégradation de l’éternel. Formule splendide de Platon : ‘Le temps, image mobile de l’éternité’, et le mouvement est comme une image dégradée de l’éternité. Et toute la pensée grecque fait du temps une espèce d’image de l’éternel.”

Le mythe dans l’histoire

Un peu plus facile à interpréter, la notion de mythe qui parcourt le Timée et Les Lignes de Wellington. Au début du Timée, Platon fait appel au mythe de l’Atlantide, continent merveilleux englouti il y a fort longtemps. “Dans le temps qui suivit, il y eut des tremblements de terre effroyables et des cataclysmes, écrit-il. Dans l’espace d’un jour et d’une d’une nuit terribles, toute votre armée fut engloutie d’un seul coup sous la terre, et de même l’île Atlantide s’abîma dans la mer et disparut. Voilà pourquoi, aujourd’hui encore, cet Océan de là-bas est difficile et inexplorable” (lu ici).

La référence à Platon n’est pas un hasard. Tout au long du film, celui qui devrait être son personnage principal, Wellington, n’est capable que d’une chose, donner des ordres à un peintre français censé rendre compte des victoires britanniques. Le portrait du général qu’il conçoit ne satisfait jamais ce dernier. Le militaire reproche à l’artiste de trop aimer les cadavres et “leur viande” au détriment des “héros”. On voit bien comment, en filigrane, Sarmiento montre la difficulté d’être un témoin de l’Histoire sans l’enjoliver, autrement dit sans la mythifier.

La fiction comme refuge

Enfin, par ricochet, Platon et son univers rendent très attachante l’histoire qui lie le savant à l’adolescent muet et -apparemment- sauvage. Seule citation littéraire du film, avec la Bible, le Timée décolle le fragile et crasseux éphèbe de la brusque réalité en temps de guerre. Alors qu’il fait mine de ne rien comprendre et ne réagit qu’aux coups, ce personnage sans nom et sans parents s’apaise dès que le savant lui lit Platon, comme s’il existait un langage universel qui unifierait les humains.

Comme si, également, il ne se montrait plus capable que d’entendre (au sens “comprendre”) la fiction et non le réel. Seul moyen de communication entre les deux hommes, la fiction constitue également un refuge ultime pour l’adolescent, qui ne reprend vraiment forme humaine qu’au son des mots.

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