Donbass est un film “manichéen” : mais au fait, d’où vient ce mot ?

Donbass est un film “manichéen” : mais au fait, d’où vient ce mot ?

Les films de guerre tournés alors que la guerre qu’ils montrent fait toujours rage sont rares, pour ne pas dire introuvables. D’habitude, on attend que l’un des camps gagne, on prend un peu de recul et on adopte un point de vue singulier : pacifisme inconditionnel (Full Metal Jacket, sorti 12 ans après la fin de la guerre du Vietnam), portrait ambivalent de vétéran (American Sniper, 3 ans après le retrait américain d’Irak), glorification douloureuse d’un des belligérants (La Bataille d’Angleterre, 24 ans après la défaite des Nazis), voire exercice de style sans grande portée idéologique (Dunkerque, 72 ans après).

C’est peut-être cette absence de recul temporel qui fait de Donbass un film si difficile à appréhender. Le film du réalisateur ukrainien Sergei Loznitsa, sorti le 26 septembre, situe son action dans le Donbass, région orientale de l’Ukraine dont une partie des habitants (pro-Russes) tente de faire sécession depuis quatre ans. Loin de montrer l’absurdité globale de la guerre ni les raisons de chacun à s’engager dans le conflit, Donbass est un plaidoyer pro-ukrainien assumé, une arme de propagande visuelle, où la République fantoche qui lorgne vers la Russie est accusée de tous les maux : abus envers sa population, violences à l’égard des prisonniers ukrainiens, corruption, etc.

Saint Augustin, plus célèbre “manichéen” repenti

Comme le souligne la critique du Monde, le film se révèle au final un brûlot “manichéen” qui finit par lasser le spectateur. Mais au fait, d’où vient ce terme “manichéisme”, qu’on emploie généralement pour discréditer une personne jugée trop grossière dans ses arguments ? Quelle racine philosophique préexiste à cette distinction sans équivoque entre le bien et le mal ?

Si “manichéisme” est un mot utilisé aujourd’hui par des profanes, il renvoie à quelque chose de précis dans l’histoire. Le manichéisme est en effet une religion de l’Antiquité tardive, perçue par les chrétiens de l’époque comme une hérésie opérant un syncrétisme entre chrétienté (européenne), bouddhisme (asiatique) et zoroastrisme (iranien). Son fidèle le plus célèbre est sans doute Saint Augustin, puisqu’il a embrassé la foi manichéenne pendant neuf ans avant de se convertir au christianisme, un épisode qu’il raconte dans ses Confessions.

Au Livre III de son autobiographie, Saint Augustin écrit (en s’adressant au Dieu chrétien) :

Étant dans cet état [de vanité], je tombai dans les erreurs d’une secte d’hommes superbes et insensés, qui étaient très charnels, et très grands parleurs. Leurs paroles étaient un piège du diable, et comme un charme et un enchantement (…) Dans cette faim et ce désir que j’avais de me rassasier de vous, ils me présentaient au lieu de vous le Soleil et la Lune, qui véritablement sont d’excellents ouvrages de votre puissance, mais vos ouvrages et non pas vous-mêmes, ni les premiers de vos ouvrages.

Dégager l’âme de la matière

Fondée par le Perse Mani au début du IIIe siècle après J.-C., le manichéisme repose sur une vision du monde découpée en deux entités et trois temps. Voici un résumé de ce qu’en dit la note de bas de page de mon édition Folio classique :

À l’origine existaient deux substances antagonistes, situées dans deux royaumes séparés : la Lumière (Dieu, corps subtil radieux et immense) et la Matière épaisse (les Ténèbres). Un jour, une catastrophe se produit et une partie de la Lumière est enfermée par les Ténèbres. Toutes sortes de combats se déroulent, où interviennent Jésus et le Saint Esprit. Dans la dernière période, les deux régions auront retrouvé leur séparation originelle.

Le manichéisme, qui rejette l’Ancien Testament comme grossier (premiers Hébreux barbares, anthropomorphismes), s’efforce d’intégrer le Nouveau Testament, tout en dénonçant certains de ses textes comme falsifiés. Le Salut consiste dans la connaissance (la Gnose), qui conduit à dégager l’âme des étreintes sordides de la Matière. D’où l’appel à la chasteté et le refus de procréer, c’est-à-dire d’enfermer de nouvelles âmes dans la Matière.

Si l’être humain est double, ce n’est donc pas que le bien et le mal cohabitent en lui, mais qu’ils ne sont pas de même nature. Au chapitre X du Livre V des Confessions, Saint Augustin se repent d’avoir pu croire à ce dogme :

Je croyais encore que ce n’est pas nous qui péchons, mais que c’est une certaine nature étrangère qui pèche en nous. Comme j’étais superbe, je prenais plaisir à croire que je n’étais jamais coupable (…) J’étais bien aise de rejeter la faute sur je ne sais quel principe qui était distingué de moi, quoiqu’il fût en moi (…)

Il me semblait qu’il valait mieux croire que vous n’aviez point créé le mal (lequel je me persuadais d’être non seulement une substance, mais une substance corporelle) que de vous croire l’auteur de la nature du mal telle que je me la représentais.

Saint Augustin finira par se détourner du manichéisme après avoir assisté à des prêches de l’évêque Saint Ambroise qui le convaincront, entre autres, de la nature immatérielle du Dieu chrétien. Dans ses Confessions mais aussi La cité de Dieu, il développera par la suite sa propre théodicée (système de pensée visant à expliquer l’existence du mal dans un monde créé par un Dieu censé être bon et tout puissant), considérée comme la première du genre en Occident.

La référence à retenir :

SAINT AUGUSTIN, Confessions.

Glisser ce livre dans ma bibliothèque.

Et pour en savoir plus sur le manichéisme, vous pouvez lire l’article de l’Encyclopédie Universalis, rédigé par le grand spécialiste du manichéisme qui a analysé des documents découverts au siècle dernier, Henri-Charles Puech.

Back to Top