Deux jours, une nuit : Marx revisité par les frères Dardenne

Deux jours, une nuit : Marx revisité par les frères Dardenne

“Il y a la lutte des classes, certes. Mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mène la lutte. Et nous sommes en train de gagner.” Cette citation de Warren Buffett m’a accompagnée tout au long du nouveau film des frères Dardenne, Deux jours, une nuit. L’histoire, inspirée d’un événement relaté par Pierre Bourdieu dans La Misère du monde, se concentre sur une employée d’une PME belge, Sandra (Marion Cotillard), à peine remise d’une dépression, qui apprend son licenciement un vendredi après-midi, alors qu’elle sort sa tarte aux pommes du four. Étrange décision prise par 14 de ses 16 collègues, qui avaient chacun le choix entre une prime de 1 000 euros et le maintien à son poste de cette employée, mère de deux enfants.

Aidée par l’une d’entre eux et par son mari Manu (Fabrizio Rongione), Sandra décide de se battre pour garder son travail. Elle arrive à obtenir de son patron l’organisation d’un nouveau vote, le lundi matin, et dispose donc d’un week-end pour convaincre 9 personnes (la majorité absolue) de rallier sa cause : soit deux jours et une nuit.

Les frères Dardenne construisent ici un film à la narration limpide, pleine de suspense et d’humanité, mais aussi au contenu très théorique. Les tribulations de Sandra, qui répète toujours la même sérénade naïve à ses interlocuteurs plus ou moins bienveillants, mettent en lumière certaines critiques émises par Karl Marx, au XIXe siècle, à l’encontre du mode de production capitaliste. Autour de ce dilemme initié par la direction, c’est en effet l’antagonisme entre le capital (les 1 000 euros de prime) et le travail (de Sandra) qui s’incarne tristement.

Aliénation de la pensée

Une des figures majeures du film, qui n’apparaît qu’à la toute fin, est celle du contremaître Jean-Marc (Olivier Gourmet), petit kapo en blouse claire qui reproche à Sandra de semer la discorde au sein du groupe. Sandra comprend au fil de ses entretiens que ses pairs “ont peur” de lui, et ce, même le week-end, alors qu’ils sont loin de l’usine et qu’ils peuvent s’exprimer librement. Pour reprendre un terme cher à Marx, on remarque que le travail n’aliène pas seulement les consciences entre 9 heures et 18 heures, il les pervertit aussi durant les heures creuses.

Le drame agit au plus profond des êtres, dont le jugement est altéré du simple fait de l’existence du contremaître. “Les individus qui constituent la classe dominante dominent entre autres comme êtres pensants, comme producteurs d’idées (…) ; leurs idées sont donc les idées dominantes de leur époque”, écrivaient Marx et Engels dans L’Idéologie allemande, en 1846.

Si Sandra semble avoir retrouvé cette indépendance d’esprit, ou du moins un certain goût pour la lutte, son comportement trahit d’où elle vient. Son mode d’argumentation est aussi répétitif et borné que (on imagine) les gestes qu’elle doit opérer à son boulot, et la mise en scène des Dardenne insiste sur ce point. Toujours la même approche, toujours les mêmes mots, le même regard, la même ouverture de porte, et en face d’elle, toujours la même réponse : “Et les autres, ils en pensent quoi ?” Le week-end ensoleillé et les chants d’oiseaux n’y font rien, la frontière entre l’avant et l’après-labeur est fictive.

Prolétariat désuni

Il y a 150 ans, Marx envisageait les rapports sociaux en termes de classe. La classe ouvrière devait s’unir pour renverser la classe bourgeoise dominante et œuvrer pour la mise en place d’un mode de production communiste. Que reste-t-il de cette conscience de classe ? Presque rien, regrettent les frères Dardenne. Si chacun demande “ce qu’en pensent les autres”, ce n’est pas par éthique, mais pour ne pas risquer d’être mal jugé en cas de refus. En ce sens, l’intérêt personnel (les 1 000 euros) semble presque toujours primer sur l’intérêt collectif (faire respecter la justice) ou celui du plus faible (empêcher un licenciement abusif).

Que l’intérêt personnel soit désormais tout-puissant (“souverain”, comme dirait l’économiste Frédéric Lordon) n’explique pas pour autant où placer le curseur. “J’ai vraiment besoin de cet argent”, répètent ceux qui vont voter non. Pour payer les études du petit, pour agrandir la terrasse, pour pallier l’absence d’un deuxième salaire au sein du foyer…

Bref, comme chez Renoir, “tout le monde a ses raisons”. Sauf qu’on ne comprend pas bien pourquoi, avec le même salaire de base, certains affirment pouvoir se passer de cette prime (qui, de toute façon, n’était pas prévue avant l’annonce du licenciement) et d’autres non. Mauvaise foi ? Égoïsme ? Opportunisme ? A ce titre, la réaction de Timur (Timur Magomedgadzhiev), qui fond en larmes “par honte” d’avoir voté contre elle la première fois, s’avère un bouleversant moment d’altruisme.

[Attention, spoiler]

Mais l’humanisme le plus désarmant ne peut pas grand-chose face à un système intrinsèquement vicié. Sans le formuler clairement, les Dardenne se rangent, à la fin du film, derrière l’une des critiques les plus virulentes de Marx énoncées dans Le Capital : les contradictions du capitalisme. Marx relève que le capitalisme est un système instable par nature. Aucun équilibre n’est possible, pas plus que le plein-emploi : les crises sont inhérentes à ce système, et la captation de la plus-value, nécessaire à l’accumulation du capital, rend toujours plus étroite la marge de manœuvre des ouvriers.

Comme Marx, le patron de la PME, Mr Dumont, sait qu’il existe “une armée industrielle de réserve”, personnifiée ici par un immigré en CDD. Dans le cas étudié par les frères Dardenne, le dénouement ne peut donc être heureux. L’étrange défaite de Sandra est à l’image de cette contradiction insoluble. Reste en définitive la satisfaction de s’être battue, pour la beauté du geste mais aussi des sourires et des encouragements recueillis au cours de ces deux sombres jours.

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