Qui de High Life ou Interstellar avait représenté le trou noir le plus juste ?

Qui de High Life ou Interstellar avait représenté le trou noir le plus juste ?

On ne doit la découverte des trous noirs ni à Aristote, ni à Pascal, ni à aucun autre penseur fasciné par “le silence éternel de ces espaces infinis”. Mais le sujet n’en reste pas moins profondément philosophique, tant il rend vertigineux notre rapport à l’univers, au néant, à la matière. En dévoilant la première photo d’un trou noir jamais enregistrée par un télescope (moment historique !), un des chercheurs de l’équipe responsable de cette prouesse a souligné que la forme capturée confirmait la théorie de la relativité générale, dont le théoricien avait prédit l’existence de phénomènes similaires : “Einstein avait raison.”

Ce que l’Event Horizon Telescope a saisi grâce à un complexe système de télescopes ouvrant la possibilité à des calculs tout aussi ésotériques à mes yeux, plusieurs cinéastes l’avaient toutefois imaginé auparavant. Comme il manquait précisément l’image correspondant à la réalité, seules les données scientifiques et les modélisations par ordinateur permettaient jusqu’ici d’en donner un rendu hypothétiquement juste. Un internaute a ainsi résumé les quatre principales formalisations de trous noirs au cinéma :


Sans vouloir manquer de respect à Gary Nelson (The Black Hole) ni Jon Favreau (Zathura), les films de Christopher Nolan (Interstellar) et Claire Denis (High Life) semblent les plus proches de la réalité. Un trou noir, nous montre l’image, est en effet constitué d’une forme circulaire noire, enrobée d’une ceinture de feu qui le fait étrangement ressembler, dans un autre genre cinématographique, à l’œil de Sauron du Seigneur des anneaux.


Mais alors, qui de Christopher Nolan ou de Claire Denis a vu le plus juste ?

Asymétrie

Lorsque Interstellar est sorti, en 2014, l’équipe s’est félicitée d’avoir travaillé avec l’astrophysicien Kip Thorne pour aider à représenter, de la façon la plus aiguisée qui soit, le fameux trou noir près duquel passe le vaisseau de Matthew McConaughey. Problème, ce satisfecit relevait davantage de la communication que de la science. Un article de Slate, reprenant une analyse de Wired, remarquait à l’époque que le trou noir en question, joliment nommé Gargantua, n’était pas si réaliste que cela.

L’astrophysicien Jean-Pierre Luminet expliquait, dans cet article, qu’une modélisation vidéo d’un trou noir existait en fait déjà depuis le début des années 1990. Partant d’elle, il était possible de comparer fiction et prévisions scientifiques.

Or, Jean-Pierre Luminet constatait une erreur non négligeable : il manquait au trou noir de Interstellar son asymétrie. “Brillant d’une égale lumière blanche dans le film de Nolan, le disque devrait en fait être asymétrique, présentant diverses intensités lumineuses en raison de la rotation de la matière et un profil de température, de couleur et de luminosité variant fortement en fonction de la distance au trou noir”, détaillait Jean-Pierre Luminet. Asymétrie qu’en revanche, on retrouve bien chez Claire Denis.

Est-ce parce que la régularité des formes rendait plus esthétique le trou noir que l’asymétrie avait été mise de côté par Christopher Nolan – sachant que l’on disposait depuis longtemps de modèles plus pertinents ? C’est une interprétation possible. Cet article de Gizmodo évoque d’autres pistes, d’ordre plus technique.

Représentation

Quoi qu’il en soit, nous devons donc à un autre Français, Aurélien Barrau, astrophysicien devenu célèbre pour son combat pour le climat, la représentation du trou noir cinématographique le plus ressemblant. C’est en effet lui qui a collaboré au film de Claire Denis, et force est de constater que son image colle de manière assez dingue à la photo dévoilée mercredi 10 avril.

Il faudra encore plusieurs années pour obtenir une photo moins floue et, sans doute, des décennies pour connaître précisément l’aspect des trous noirs. Mais à terme, arrivera sûrement un jour où le cinéma n’aura plus à imaginer l’univers, seulement à en restituer des images. Faut-il s’en émouvoir ? Ces images scientifiques diront-elles nécessairement la même chose que leurs jumelles cinématographiques ? N’y a-t-il pas quelque chose qui excède toujours la représentation (son contexte, sa réception, sa trajectoire dans un récit) ? Et d’ailleurs, pourquoi le cinéma devrait-il s’efforcer d’être réaliste, y compris pour parler d’objets scientifiques ?

Les prochains agrégatifs pourront en tout cas se référer à cette anecdote cosmique pour étoffer leurs recherches sur le thème au programme de l’agrégation 2020, qui vient d’être dévoilé : “La représentation”. Quant au contenu même du film de Claire Denis, œuvre de science-fiction déroutante qui avait divisé la critique, je n’avais malheureusement pas eu le temps d’aller le voir en salles lors de sa sortie, fin 2018. La publication de cette photo inédite est un argument de plus pour rattraper son visionnage en VOD comme il se doit.

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