Hannah Arendt, la philosophie pour seule mère-patrie

Hannah Arendt, la philosophie pour seule mère-patrie

L’appartement est faiblement éclairé, la musique grave et lancinante. Une femme s’avance, cigarette à la bouche, puis s’allonge sur un divan. Sans le savoir, Hannah Arendt (Barbara Sukowa) entame sous nos yeux une psychanalyse. Le personnage filmé par Margarethe von Trotta s’apprête à assister au procès d’Adolf Eichmann, un événement qui réveillera en elle des fantômes du présent et du passé. Que nous dit son portrait ?

L’allemand, “son Stradivarius”

Née à Hanovre (Allemagne) en 1906, Arendt ne se désignait pas comme philosophe mais comme professeure de théorie politique. Contrainte à l’exil en 1933, après l’arrivée des Nazis au pouvoir, elle atterrit en 1940 au camp français de Gurs, dans les Pyrénées-Atlantiques. L’ancienne élève de Martin Heidegger réussit à s’enfuir et se procure un visa pour les Etats-Unis. La jeune femme traverse Montauban, Marseille, le Portugal, avant de gagner New York, où elle devient enseignante. Apatride durant 18 ans, elle obtient finalement la nationalité américaine en 1951.

Bien que le biopic de Margarethe von Trotta se focalise sur le procès Eichmann, en 1961, Hannah Arendt s’intéresse avant tout à la personnalité de la philosophe et sa vie d’expatriée. Son appartement new-yorkais grouille d’intellectuels allemands émigrés comme elle, à commencer par son mari Heinrich Blücher. Pour ses amis américains, même germanophones, suivre les conversations relève de l’exploit. “L’anglais est le violon d’Hannah. Si vous souhaitez qu’elle joue sur son Stradivarius, il faut qu’elle parle l’allemand”, explique son époux, assez amusé, aux invités. L’allemand, langue maternelle des plus grands philosophes… et langue maternelle des SS, comme Eichmann.

Arendt à Jérusalem

A Jérusalem, Arendt n’a pas besoin de traducteur, puisqu’elle comprend la langue du bourreau, ce qui constitue un atout important pour rédiger son compte-rendu. Après avoir assisté à une session du procès, l’apprentie reporter du New Yorker raconte à son vieil ami Kurt Blumenfeld, sioniste résidant en Israël, comment l’ancien Nazi martyrise la langue allemande : “Je suis comme un rumsteak que le tribunal voudrait faire cuire à point”, se plaint Eichmann. Cette comparaison bien triviale souligne, pour Arendt, la médiocrité, la “banalité” de ce criminel.

Dès son arrivée en Israël, Arendt salue la ville sainte en hébreu. Mais les démonstrations de tendresse s’arrêtent là. Chassée de chez elle par les Nazis, Arendt a toujours refusé d’émigrer en Israël. “Je n’appartiens pas à un peuple, chuchote-t-elle à Kurt Blumenfeld, à la fin du film. Il n’y a pour moi que des individus. J’aime mes amis”. Dans sa rigueur et son intransigeance, la philosophe a sous-estimé les accusations de trahison auxquelles elle s’exposait en publiant Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal. Née juive allemande, elle se pense d’abord comme une intellectuelle et refuse de s’exprimer au nom d’une communauté. Sa pensée n’est pas un étendard.

“Comment penser sans embrasser ?”

Au cours du film, Arendt voyage physiquement de New York à Jérusalem, mais son cerveau fait aussi des allers-retours dans le passé, entre les Etats-Unis et l’Allemagne, au moment où elle développe une relation amoureuse avec Heidegger. Pour ce dernier, qui apparaît en flash-back, penser est une activité solitaire. Platon résumait ce postulat ainsi : “La pensée est un dialogue intérieur, silencieux, de l’âme avec elle-même”. Nous revoilà sur le divan, image qui introduit et conclut le biopic.

En 1933, Heidegger adhère – brièvement – au NSDAP, le parti nazi. Après la guerre, raconte le film, Arendt lui demande pourquoi il a fait ce choix. Réponse incroyablement sommaire : “Je ne suis pas très doué avec la politique”. Au-delà du fossé idéologique entre les deux philosophes, c’est la méthode qui pose question. Dans son isolement, Heidegger ne semble pas avoir perçu l’horreur que ses velléités nazies constituaient pour ses proches. A l’inverse, Arendt développe ses idées au fil des conversations avec son mari, sa secrétaire, ses contacts au New Yorker, ses étudiants, ses adversaires ; etc. Est-ce son passé d’apatride qui la lie si fortement à son entourage ?

Le portrait qu’en fait Margarethe von Trotta montre à quel point cette théoricienne du politique était, au quotidien, un animal politique. Sa vie même est un reflet de ses réflexions, qui placent le “vivre-ensemble” au centre de tout. Lorsque son mari quitte l’appartement sans lui dire au revoir, un après-midi, Arendt se lève et le sermonne : “Pourquoi es-tu parti ainsi ?” “Tu travaillais, je ne voulais pas te déranger…” “Mais comment peut-on penser sans embrasser ?” A sa question surprenante, ce philosophe ne peut répondre que d’une façon non théorique : en l’embrassant.

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