Une Vie cachée : à propos de pureté (et de destruction)

Une Vie cachée : à propos de pureté (et de destruction)

Le couple Jägerstätter vit épanoui au milieu des montagnes. Franz et Franziska cultivent la terre, fauchent les herbes hautes pour le foin et sortent les bêtes de leur étable, lorsque le temps le permet. Les journées de travail, sans fausse note, sont ponctuées de jeux candides avec leurs trois filles et d’étreintes tourbillonnantes. Les Alpes majestueuses découpant le ciel veillent sur cette famille unie. Tout semble indiquer qu’ils vivent, d’une manière ou d’une autre, déjà au paradis.

Nous sommes en 1938 et les Jägerstätter ont beau vivre Une Vie cachée, selon le titre donné par Terrence Malick à leur histoire, la guerre finit par les rattraper. Hitler a annexé l’Autriche. Dans leur village de St Radegund, à la frontière entre les deux pays, seul Franz vote contre l’Anschluss : sa foi catholique lui intime de ne pas se livrer au “mal”. Le paysan refuse de faire le salut main tendue, de prêter allégeance au IIIe Reich et de crier “Heil Hitler” pendant son service militaire. Ces affronts répétés lui valent d’abord des regards noirs de la part des villageois, puis d’être emprisonné par le régime nazi. À son corps défendant, il devient un objecteur de conscience. Il en mourra, en août 1943.

“Penser la pureté comme une force vers la vie”

Le film de Terrence Malick n’est pas seulement le récit d’un combat idéologique – perdu d’avance – contre la barbarie. C’est aussi la mise en scène de deux conceptions de l’existence tournées vers un même idéal : la pureté. Sauf que dans un cas, un homme choisit une pureté salvatrice, non destructrice, ouverte aux autres ; tandis que dans l’autre, des hommes poursuivent le rêve mortifère d’une Nation ethniquement pure.

Dans un épisode de l’émission “Matières à penser” consacré à l’amour, sur France culture, la philosophe Catherine Chalier éablit une distinction faisant écho à Une Vie cachée, à propos de ce concept de pureté. Autrice du livre Pureté, impureté. Une mise à l’épreuve (Bayard), elle décrit le risque qu’il y a à chercher la pureté pour elle-même, c’est-à-dire pour sa supposée “essence” qui mènerait en fait à la destruction.

Selon elle, c’est le critère de l’amour qui permet de discriminer entre une pureté désirable, gratifiante, et une pureté qui engendre le fantasme de la dévastation – au nom précisément de la pureté même : “Il faut penser la pureté comme une force qui nous anime dans un sens qui est d’être pour la vie, par opposition à l’impureté qui serait tous les moments où nous nous laissons envahir par des forces qui nous conduisent vers la mort, la destruction, la haine.” La quête de pureté nous engage ainsi à “penser l’amour comme une attention à autrui sans réflexivité propre, sans retour sur soi”. Elle n’est pas une fin en soi mais un moyen de viser “autrui pour lui-même”.

Pour Catherine Chalier, spécialiste de la pensée juive, la pureté s’atteint donc lorsque la force nous conduit vers ce qui est “en alliance”. “C’est introduire de l’altérité dans la pureté, et non la considérer comme une essence exclusive.” Cette ambition suppose un travail sur soi exigeant, quotidien. Exactement celui qu’effectue Franz Jägerstätter, en prenant soin de sa ferme et de sa famille. Catherine Chalier rappelle à ce titre que “l’impureté fondamentale, dans la tradition hébraïque, c’est tout ce qui nous met en contact avec la mort”. Loin d’être complémentaires, mort et pureté sont bien contradictoires – contrairement à ce que prétendent les Nazis et, de nos jours, les jihadistes.

Les moissons et le ciel

Au cours de l’émission, Catherine Chalier développe un peu plus cette relation entre pureté et amour en faisant appel au poète Gustave Roud. Dans un texte tiré de Air de la solitude et autres écrits (Gallimard), l’auteur suisse note, au sujet d’un homme qui travaille la terre – et qui pourrait être Franz Jägerstätter : “Des confins vertigineux de l’autre pureté, je retombais aux pieds de cet homme (…), j’étais rendu à l’humain, je pénétrais lentement la pureté d’un être.” Catherine Chalier explique que le poète choisit à ce moment-là de renoncer à une pureté céleste qui l’aurait conduit au malheur : “Gustave Roud découvre une pureté qui coule dans la matérialité des choses et dans le sang de cet homme. Cette pureté-là, de chair, regardée par cet homme qui est tout attention à, on peut la rapprocher de l’amour.”

Le poème de Gustave Roud entre ainsi en résonance avec la vie cachée de cette famille autrichienne, mais aussi avec la mise en scène de Terrence Malick. Les premières images du film montrent en effet des avions de la Luftwaffe qui paradent dans les nuages. Leurs occupants sont fiers de voir le monde d’aussi haut, et soucieux de le dominer bientôt. Depuis le ciel, les Nazis rivalisent avec les montagnes et se prennent pour Dieu. À l’inverse, la famille Jägerstätter, par son patient travail de la terre, se contente avec bonheur de ce qui lui échoit. Malick ne s’intéresse pas cette activité terrestre gratuitement : il veut montrer que les humains, lorsqu’ils se trompent de pureté, lorsqu’ils tentent de se hisser à la hauteur du divin et qu’ils oublient de propager l’amour à même le sol, filent tout droit vers la catastrophe.

Le véritable “dernier kantien de l’Allemagne nazie”

Franz Jägerstätter est un résistant, certes, mais pas n’importe lequel. Il n’a pas pris le maquis, n’a rien écrit pour justifier son refus de céder à l’Allemagne nazie, et ne recherche pas le statut de martyr que l’Eglise catholique lui accordera en 2007. Il obéit simplement à une loi morale ancrée au plus profond de lui, qui lui ordonne de ne pas transiger avec le mal rongeant le monde. Suivant la philosophie de Kant, il refuse de renoncer à son devoir : “Le ciel étoilé au-dessus de moi, la loi morale en moi”, écrit Kant, dans la conclusion de sa Critique de la raison pratique, soulignant par là que la liberté d’agir ne dépend que de nous et de notre volonté. Jusqu’au bout, Franz Jägerstätter gardera le soleil étoilé au-dessus de lui, et la loi morale en lui.

La morale kantienne a souvent été critiquée pour son côté intransigeant et irréaliste. Charles Péguy est l’auteur d’une phrase célèbre à ce propos : “Le kantisme a les mains pures, mais il n’a pas de mains.” Après avoir vu Une Vie cachée, il s’avère difficile d’adhérer complètement à cette sentence. Par son inaction même, par son refus catégorique de céder quoi que ce soit à la barbarie, Franz Jägerstätter prouve que le respect de la loi morale est possible, sinon dans l’action, du moins dans le refus de l’action. Le paysan autrichien a des mains dont il ne veut pas se servir, et c’est là toute sa grandeur. Il ne fera pas de salut nazi et ne tuera personne avec son arme. Il faut croire qu’Emmanuel Levinas s’était trompé : le “dernier kantien de l’Allemagne nazie” ne semble pas être le chien Bobby dont il a croisé le regard dans un camp de concentration, mais bien cet agriculteur résilient qui a sacrifié sa vie pour ne pas avoir à se renier.

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