Zahia Dehar, beauté “monstre”

Zahia Dehar, beauté “monstre”

Seins débordants, fesses excessivement rebondies, visage gonflé, lèvres tombantes, sourcils tirés à l’extrême… Le corps de Zahia Dehar, à l’affiche d’Une Fille facile de Rebecca Zlotowski, est un décor en soi. N’était son érotisme et sa légèreté rohmérienne, ce pourrait être un corps à la Tim Burton, quelque chose d’aussi extraordinaire que de dérangeant : une bizarrerie que le spectateur ne peut s’empêcher de regarder.

Zahia Dehar a été belle. Elle ne l’est plus. C’est en tout cas ce que pense le personnage joué par Clotilde Courau, bourgeoise nonchalante qui enfreint les rudiments de la politesse pour lui demander, à peine rencontrée, ce qui l’a poussée à “s’enlaidir” en pratiquant la chirurgie esthétique. Sofia, double de Zahia Dehar à l’écran, esquive d’abord la question, préférant le marivaudage aux polémiques de plateaux télés : “Merci, je vous trouve très belle aussi.” Puis, agacée de l’insistance de la quinquagénaire, elle rétorque : “Vous avez une magnifique maison, celle que je rêve d’avoir quand j’aurai votre âge.” Monstre 1 – Bourgeoise 0.

L’expérience de la monstration

Zahia Dehar n’est pas un monstre. C’est une styliste et actrice de 27 ans, ancienne escort girl devenue célèbre après “l’affaire Ribéry”. Une jeune femme née en Algérie, scolarisée en France à l’âge de 6 ans après la séparation douloureuse de ses parents. Et pourtant, lorsqu’il s’agit de la décrire, le terme “monstre” s’invite volontiers dans la conversation (par exemple, dans l’émission “La Dispute” sur France Culture). Alors, en quoi la beauté de Zahia Dehar serait-elle “monstrueuse” ?

L’actrice elle-même évoque ce statut a priori peu enviable dans une interview aux Inrocks. Revenant sur le scandale qui l’a fait connaître, elle raconte : “J’ai eu le sentiment alors que ma vie d’adulte commençait à peine, que je n’avais plus d’avenir. Je me suis sentie bloquée dans une case, celle des femmes bannies, lapidées. Je pensais même à me suicider parce que je croyais qu’il n’y avait plus de vie pour moi. Je me sentais comme un monstre qu’il fallait cacher.”

Aujourd’hui, le “monstre” ne se cache plus. Zahia Dehar est de tous les plans du film ou presque, captivante avec ce corps de bimbo artificielle au phrasé impeccable, voix douce et haut perchée, regard lassé de tout. Face à elle, Clotilde Courau incarne le tribunal populaire, profitant du statut social défavorisé de son interlocutrice pour se permettre une question qu’elle n’aurait jamais osé poser à une femme de sa condition. Car des bourgeoises qui s’enlaidissent, sur la Côte d’Azur, il n’y a à peu près que ça…

C’est que le monstre dit peut-être davantage de celui qui le qualifie comme tel que de la créature elle-même. La rencontre avec cet être jugé anormal est une expérience à double fond, qui implique un regardeur et un regardé. Comme le souligne Pierre Ancet dans Phénoménologie des corps monstrueux, le monstre met en question le vécu intérieur de l’observateur, son “corps propre” (selon l’expression de Merleau-Ponty). Regarder un monstre, le décrire, être en sa présence suppose à la fois d’accepter une part de voyeurisme, et de faire face à une créature qui nous touche au plus profond de nous-mêmes. Cette étrange expérience de l’altérité fait que nous voyons un être monstrueux là où nous devrions, simplement, voir une personne.

Dans la séquence avec Clotilde Courau, les réponses de Sofia visent non pas à la dévoiler elle (elle montre déjà tout physiquement et, à l’inverse, ne veut rien révéler de ses secrets intimes, tels la mort de sa mère), mais à dévoiler le regard des autres, autrement dit leurs désirs et leurs préjugés. Ainsi, lorsque Sofia évoque sa lecture de Marguerite Duras, ce n’est pas pour se justifier d’être à la fois une fille “facile” et cultivée. C’est plutôt pour montrer que le public présent attend bêtement cette auto-justification. Comme si les bourgeois s’intéressaient vraiment à Duras ! Comme si les conversations savantes apportaient quoi que ce soit à la splendeur de l’été. Et comme pour affirmer, aussi, que le mépris social est la plus grande laideur qui soit.

Le monstrueux, “du merveilleux à rebours”

On peut trouver dans La Connaissance de la vie, de Georges Canguilhem, de quoi éclairer le stigmate dont Zahia Dehar a pu être affublée. Dans la section “La monstruosité et le monstrueux” de son livre, le philosophe-médecin remarque d’abord qu’il n’existe pas de monstre végétal ni minéral : le monstre fait nécessairement offense à la chair, cette chair que désacralise la jeune femme à force d’opérations chirurgicales et d’astuces beauté improbables (par exemple, s’étirer les yeux comme “un chat” avec un fil et du scotch).

Canguilhem explique que “l’existence des monstres met en question la vie quant au pouvoir qu’elle a de nous enseigner l’ordre”. Le monstre fait exception à la règle du vivant : il surgit sur fond de récurrences rassurantes, schéma où habituellement “le même engendre le même”. En bouleversant son corps, Zahia Dehar s’est volontairement mise au ban de cette “norme”. Sa démarche bouscule l’ordre établi et nous confronte à nos propres seuils d’acceptation de l’autre. Mais les personnes tentées de voir un monstre en elle ne devraient-elles pas accepter son image avec apaisement, plutôt qu’avec indignation ? “En présence d’un oiseau à trois pattes, faut-il être plus sensible à ceci que c’est une de trop ou à cela que ce n’est guère qu’une de plus ?”, questionne Canguilhem.

L’art, à la différence de la nature, sait créer des monstres à profusion. C’est même sa particularité. “La vie est pauvre en monstres alors que le fantastique est un monde”, note le philosophe. Or, le “monstre” que nous avons sous les yeux chez Rebecca Zlotowski est bien réel. Le corps de Sofia est le même que celui de l’actrice : la vraie Zahia Dehar a inventé son propre corps. Dès lors, fiction et réalité s’emboîtent comme des poupées russes et on ne sait plus bien ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. “Le monstrueux est du merveilleux à rebours, mais c’est du merveilleux malgré tout”, estime le philosophe, qui distingue la monstruosité (naturelle, rare) du monstrueux (imaginaire, pléthorique). Ainsi, lorsqu’on dit de Zahia Dehar qu’elle est “monstrueuse”, on pourrait tout aussi bien dire d’elle qu’elle est “merveilleuse”, et ne pas se tromper.

L’artifice comme attribut féministe

Étymologiquement, le “monstre” est à la fois la personne qui est montrée du doigt (monstrare signifie “montrer”, en latin), mais aussi celle qui montre (monstrum veut dire “signe”, “présage”). Les “filles faciles”, comme les monstres, assument ces deux dimensions, en étant à la fois affichées publiquement mais aussi en révélant, en creux, la comédie humaine qui les conspue autant qu’elle les désire. La pression sociale qui vise le corps des femmes est en effet telle que Sofia préfère se réapproprier les codes de la féminité, comme bon lui semble, quitte à les grossir caricaturalement et dépasser les bornes. L’air de dire : “Puisque vous voulez que je sois une Barbie, je serai pareille, mais en pire.”

Du reste, Zahia Dehar n’est pas la seule femme à se comporter ainsi. Sur Instagram, de nombreuses stars exhibent fièrement leurs courbes surnaturelles (le clan Kardashian, Nikki Minaj, etc). L’artifice est devenu un mode d’émancipation féminine, une façon punk de jouer avec les diktats de la société. Dans son article “Des corps monstres. Historique du stigmate féministe”, paru dans la revue Glad, Caroline Fayolle revient sur l’injonction faite aux femmes de ne pas dévier de la naturalité : “Au XIXe siècle, les médecins, qui participent à justifier par un discours ‘savant’ la mise sous tutelle des femmes, entreprennent de naturaliser l’inégalité entre les sexes. Les femmes qui refusent d’être cantonnées à leur rôle d’épouse et de mère sont jugées malades, infertiles et sujettes à des troubles psychologiques. Incarnation d’une féminité ‘déviante’, elles servent de contre-exemples pour apeurer les autres femmes et les inciter à rester à la place à laquelle la société les assigne.”

Toute poupée qu’elle soit, Sofia est bien féministe. Dans Une Fille facile, Zahia Dehar partage avec la jeune Brigitte Bardot une imagerie d’estivante à la sexualité assumée, à cela près que Bardot était absolument naturelle. Le féminisme a progressivement su inclure d’autres profils, plus cabossés. Le corps de Zahia Dehar nous enseigne que la liberté consiste à choisir y compris lorsqu’on souhaite ne pas l’être : “Cela fait partie de la liberté sexuelle de faire le choix d’être considéré dans un rapport sexuel comme un objet, mais de ne plus l’être dès qu’on le souhaite.”

Mais alors, peut-on également faire le choix de n’être plus considéré.e comme un monstre ? C’est tout le paradoxe. D’un côté, Zahia Dehar existe publiquement grâce à ce statut de monstre aguicheur et attendrissant. De l’autre, perdre cette singularité risquerait la renvoyer à tout jamais dans les limbes de l’anonymat. “Ce que je souhaite avant tout, c’est être perçue comme n’importe quel être humain, raconte-t-elle aux Inrocks. Être jugée par rapport à ce que je fais, par rapport à mon travail. Ne plus être vue comme une bête curieuse.” Sa simple présence dans un film aussi côté, et où elle fait effectivement des “merveilles”, montre en tout cas qu’elle est sur la bonne voie.

Pour en savoir plus :

CANGUILHEM Georges, La Connaissance de la vie.

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