Le cheval, meilleur ami des cinéastes

Le cheval, meilleur ami des cinéastes

L’actualité est taquine. En plein scandale sur les “lasagnes à la viande de cheval”, sort le film Turf, comédie de Fabien Onteniente sur les paris équestres. Association surprenante que celle d’Edouard Baer, Alain Chabat et d’un canasson, mais pas celle d’un cheval et du cinéma. Chaque année apporte son lot de films avec ou sur les chevaux. Cheval de guerre et Sport de filles ont marqué 2012, Turf et bientôt Jappeloup inaugurent l’année 2013.

Déjà, en 1915…

J’aime les chevaux. Falabellamustang, boulonnaisselle français, j’aime tous les chevaux, et je prends toujours un grand plaisir à les voir à l’écran. Autant que les cinéastes à les filmer…

Mon plus beau compagnon

Même au sein des animaux domestiqués, le cheval jouit d’un statut particulier. A la fois moyen de transport, outil de travail, auxiliaire de loisir et objet de contemplation, il complète l’activité humaine comme personne. Ce que montre très bien Cheval de guerre, de Steven Spielberg : héros principal du film, “Joey” défie la nature et les hommes en labourant un champ jugé impraticable puis en survivant à la Première Guerre mondiale. A la foule des hommes qui n’y voient qu’une bête de somme à acheter sur un marché, au début du film, répond, plus tard, la foule des soldats admiratifs devant sa résistance et sa beauté.

Les westerns, bien entendu, ne sauraient s’en dispenser. Dans le Far West, le cheval joue à la fois le rôle de décor et de fidèle compagnon. On se souvient tous de cette scène de Rio Bravo dans laquelle Dean Martin entonne My Rifle, my pony and me. Un peu comme Lucky Luke, le cow-boy a un sens des priorités bien à lui : son mustang et son pistolet d’abord, les amis et les femmes ensuite.

Danse avec les loups dresse peut-être le portrait le plus touchant et abouti du cheval-compagnon. “Cisco”, un mustang classique, est offert à John Dunbar après leur incroyable chevauchée suicidaire qui ouvre le film. Tous deux vont apprendre à se connaître et appréhender la solitude ensemble. Isolé dans son fort, John Dunbar n’a que cet animal à qui parler. Un animal qui semble mieux le comprendre que les Indiens eux-mêmes, dont il ne maîtrise pas le langage. A travers cette image du cheval, transperce aussi le mythe de la frontière, la séparation du “eux” et du “nous”. Les Peaux-rouges montent à cru et peignent leurs bêtes, le soldat a besoin de ses bottes et de sa selle.

Au sein de cette entreprise de personnalisation, le cheval se doit de ressembler à son propriétaire. Il est pour ainsi dire une extension du personnage. Faisons un détour par Walt Disney. Dans Aladdin, la rencontre entre le héros chapardeur et un prétendant de Jasmine est l’occasion d’une blague sur son cheval : “Regarde ça, Abou, c’est pas tous les jours qu’on voit un cheval avec deux arrière-trains !”. Génie du dessin animé, le prince Achmed n’est pas le seul à se retourner : l’animal aussi se vexe, il a compris qu’on se moquait de lui. Le personnage épouse physiquement et psychologiquement sa monture.

Par-delà le traumatisme

Ce jeu de miroir implique que l’humain adapte son comportement à celui de l’animal et choisisse, littéralement, une bête à sa hauteur. Or, tous les humains n’ont pas cette mesure… Dans Barry Lyndon, l’enfant chéri de Redmond Barry et Lady Lyndon a les yeux plus gros que le ventre. Agé de 7 ou 8 ans, il demande un cheval pour son anniversaire -et non un double-poney, pourtant moins dangereux. Orgueilleux comme son père, qui l’a gâté jusqu’à l’aveuglement, il meurt après une lourde chute de cheval. L’ambiance, qui n’était déjà pas bien gaie au château, devient dès cet instant mortifère. Ce n’est pas un hasard si le cercueil de Bryan est tiré par des brebis et non un équidé.

Responsables de tragédies, comme également la mort de l’enfant de Scarlett O’Hara et Rhett Butler dans Autant en emporte le vent, les chevaux incarnent parfaitement la notion de traumatisme. L’Homme qui murmurait à l’oreille des chevaux s’ouvre sur une scène d’accident de cheval. La jeune fille (Scarlett Johansson) en sort aussi meurtrie que l’animal. Comment s’apprivoiser de nouveau ? Quiconque s’est déjà fait une frayeur à cheval sait à quel point il est important de remonter sur l’animal instantanément pour éviter que le traumatisme ne s’installe. Dans ce film, comme souvent dans nos vies, c’est impossible. L’intervention d’une personne extérieure s’impose alors, comme celle d’un psy, joué ici par Robert Redford.

Chevauchées fantastiques

L’identité du cheval se situe donc sur deux plans : d’un côté, il agit comme un réceptacle d’émotions (son versant “Mon petit poney”) et de l’autre, comme une décharge de violence, une dimension qui gagne en intensité lorsque les chevaux sont amassés en troupeau ou en armée. J’imagine que les cinéastes prennent un plaisir fou à filmer les scènes de charge à cheval, moments de cinéma qui vaudraient un livre à part entière.

Une charge, c’est un jaillissement, une puissance libérée et dans le même temps, la promesse d’un dénouement proche -d’où son intérêt narratif. On pense à celle de Braveheart, avec ses terribles piques, celle du Colonel Chabert à Eylau, bercée par Schubert, ou plus récemment à celle des membres du KKK dans Django Unchained, sur fond de Dies Irae (Quentin Tarantino s’est fait plaisir !) La plus impressionnante reste sans doute la chevauchée des Rohirrim dans Le Seigneur des anneaux – Le Retour du roi“Chevauchez pour la ruine et la fin du monde ! A mooooort !” crie-t-on, avant de s’élancer à brides abattues sur l’ennemi.

Comment rendre compte de la violence des combats ? Par le flot et les cris, mais aussi l’après-bataille. La masse mouvante de l’armée indistincte fait place à un champ de cadavres. Un cheval fauché en plein galop ou filmé par terre, les quatre fers en l’air, en dit aussi long qu’un soldat gisant au sol.

L’économie du cheval

Valeur affective, valeur épique, mais aussi valeur tout court. Les chevaux, à la différence des chiens et des chats, s’inscrivent dans un circuit économique -sinon plusieurs- bien défini. Ils coûtent quelque chose et peuvent rapporter de l’argent. L’angle économique constitue un bon ressort comique. C’est le cas avec Turf mais c’était déjà le cas en 1984 avec Les Ripoux. En plus d’être un flic corrompu, Philippe Noiret n’a qu’une obsession, les courses hippiques, un milieu qui dispose de ses propres codes, notamment langagiers. Du coup, on s’esclaffe quand un de ses informateurs parle d’un “bourrin” faiblard comme d’un “vrai tréteau” ou encore quand Noiret dit à Régine, l’air mélancolique : “Si tu pouvais comprendre les chevaux aussi bien que tu comprends les hommes…”

Les chevaux attisent une forme de fétichisme de la part de leur propriétaire. Les princes arabes vénèrent leurs purs-sangs tout comme les petites filles peuvent brosser leurs poneys pendant des heures (en tout cas c’est ce que je faisais, petite). Dans Le Parrain, cette relation intime sert au clan des Corleone pour intimider le producteur qui refuse de leur rendre un “service”. L’avocat Tom Hagen visite ses écuries puis se fâche avec cet homme. Le lendemain matin, le producteur se réveille avec la tête de son cheval préféré au fond de son lit.

Objet prisé, précieux, le cheval permet par conséquent de “marquer socialement” les personnages. Car tous les amateurs de chevaux ne se ressemblent pas. Dans la vraie vie, les centres équestres sont hiérarchisés entre eux, de la ferme familiale au haras prestigieux, où les bêtes vivent en box et non en pré.

Tout en bas de l’échelle, on trouve les humains qui ont besoin des chevaux et n’hésitent pas à se montrer cruels envers eux : le paysan du Cheval de Turin, de Béla Tarr, en est un brillant exemple. En haut de l’échelle plane le négociant qui ne monte même pas à cheval mais en fait son business. L’Américaine francophile dans Sport de filles, de Patricia Mazuy, l’incarne à merveille. On ne sait jamais si elle aime l’entraîneur de génie (Bruno Ganz) pour ses qualités humaines ou pour l’argent qu’il lui rapporte. Face à elle, se présente Marina Hands, une cavalière française pauvre et mal éduquée, mais authentique, intuitive et têtue comme une bourrique. Pour le plus grand plaisir du spectateur, c’est elle, finalement, que l’entraîneur choisit.

Article paru initialement en 2013, sur mon blog Contrechamp.

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